Friday, 24 January 2014 17:39

INTERVIEW WITH MARC HECKER [in Fr]

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Comment qualifieriez-vous la décennie écoulée au Moyen-Orient ? Quelles erreurs ont été commises ? Quelles leçons peut-on tirer de ces erreurs ?

Les années 2003 – 2013 ont été une décennie de bouleversements au Moyen-Orient. Lorsqu’on pense à la première date, une image vient immédiatement à l’esprit : celle de la statue de Saddam Hussein, renversée par un blindé américain à Bagdad. Dix ans plus tard, les Américains ont quitté l’Irak mais ce pays est loin d’être stabilisé. Au contraire, les tensions entre chiites et sunnites sont très fortes et les attentats se multiplient. Une première leçon, pour les occidentaux, est que la puissance militaire ne permet pas de résoudre tous les problèmes : l’armée américaine a facilement gagné la première phase de la guerre face à l’armée irakienne mais s’est ensuite empêtrée dans une guerre asymétrique.

En 2013, c’est un pays voisin de l’Irak, la Syrie qui a fait la « une » de l’actualité. La révolution qui s’y est déclenchée en 2011 s’est transformée en guerre civile dans laquelle des puissances régionales comme l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar cherchent à placer leurs pions. A la suite de l’attaque chimique du 21 août 2013, une action militaire occidentale a failli avoir lieu mais celle-ci n’a finalement pas été déclenchée. Les occidentaux hésitent : s’ils condamnent clairement le régime de Bashar el-Assad, ils se rendent bien compte qu’au fil des mois, les jihadistes étrangers sont venus gonfler les rangs de l’opposition syrienne. Une deuxième leçon est que si l’on souhaite intervenir dans une crise, il vaut mieux le faire relativement tôt, ou alors beaucoup plus tard, quand les belligérants se sont épuisés.

La révolution syrienne n’a pas plus été anticipée par les experts occidentaux que les soulèvements en Tunisie, en Egypte, en Libye, à Bahreïn ou au Yémen. Cet enchaînement révolutionnaire – qui a été qualifié un peu rapidement de « printemps arabe » – laisse aujourd’hui un goût amer : aucun des pays concernés n’a connu de transition démocratique sans accrocs et certains ont sombré dans une situation chaotique. Des experts réputés avaient parlé de « révolution post-islamiste » en 2011. En réalité, on a assisté à une poussée spectaculaire de l’islamisme dont les différentes composantes sont loin de former un mouvement unifié. La troisième leçon est que la prévision n’est pas une science exacte et que même les meilleurs spécialistes peuvent se tromper.

A l’heure actuelle, on constate un recul de l’influence occidentale au Moyen-Orient. Les Etats-Unis ont clairement annoncé leur intention de se réorienter vers l’Asie. Quant à l’Europe, usée par la crise économique, elle a partiellement perdu sa capacité  de projection et attire moins que par le passé. La Turquie semble par exemple s’être considérablement éloignée de l’Union européenne. Les puissances régionales ont profité de ce recul occidental pour placer leurs pions. Un « grand jeu » se joue ainsi entre l’Arabie saoudite – défenseur d’une vision rigoriste du sunnisme –, le Qatar – supporter des Frères musulmans – et l’Iran, chantre du chiisme.

 

Les soulèvements arabes : qui sont les vainqueurs et qui sont les perdants ?

Si cette question avait été posée à la fin 2012, la réponse aurait été : les islamistes ont été les grands vainqueurs des soulèvements de 2011. Il faut dire que les révolutions avaient non seulement permis aux islamistes de bénéficier d’une liberté dont ils ne jouissaient pas auparavant mais, de surcroît, de prendre le pouvoir. Les résultats aux premières élections législatives de l’ère post-Moubarak  étaient à cet égard saisissants : les Frères musulmans ont obtenu près de la moitié des sièges et les salafistes, arrivés en deuxième position, en ont raflé plus de 20%. Toutefois, des changements importants sont intervenus depuis lors : en Egypte, Mohammed Morsi a été renversé et le général al-Sissi a pris le pouvoir. Cette situation a provoqué d’importantes manifestations et la répression des autorités : plusieurs centaines de militants islamistes ont été tués tandis que leurs dirigeants ont été emprisonnés. En Tunisie, au terme d’une longue crise politique, le Premier ministre Ali Larayedh, issu des rangs d’Ennahda, a quitté le pouvoir au début de l’année 2014. Les libéraux qui avaient manifesté en nombre en 2011 et qui se sont sentis dépossédés de « leur » révolution demeurent toutefois très circonspects quant à l’avenir de la Tunisie.

 

Quels sont les problèmes de sécurité du Moyen-Orient après le printemps arabe ? Y a-t-il de nouvelles menaces susceptibles d’affecter la sécurité mondiale ? Ou les problèmes sont-ils demeurés les mêmes ?

 Avant le printemps arabe, le Moyen-Orient était déjà une zone instable, source de tensions internationales. Il suffit, pour s’en convaincre, de penser à la guerre en Irak, au conflit israélo-palestinien ou encore au dossier du nucléaire iranien. Rappelons aussi que la plupart des pirates de l’air du 11 septembre 2001 étaient saoudiens.

L’évolution de la situation post-révolutions de 2011 a compliqué l’équation. La guerre en Libye a eu, entre autres conséquences, de déstabiliser le Sahel, où la France a dû intervenir militairement pour endiguer le développement d’AQMI. Aujourd’hui, le sud-ouest et le nord-est de la Libye apparaissent comme des centres importants du jihadisme. La Syrie en est un autre et cela concerne directement les occidentaux puisque des centaines de jeunes Européens se rendent sur place pour combattre. Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) demeure également une menace.

L’onde de choc des révolutions arabes n’en a pas fini de secouer la région : certains pays, comme le Liban et dans une moindre mesure la Jordanie, sont affectés par les conséquences de la guerre civile en Syrie.

 

Quelles mesures les pays européens pourraient-ils prendre pour prévenir la montée de l’extrémisme et de l’instabilité au Moyen-Orient ?

 L’Europe traverse une double crise : économique et politique. Ces deux aspects limitent la possibilité d’une action militaire européenne. La crise économique se traduit sur le plan militaire par une baisse des budgets de défense de plusieurs grands Etats européens. Certains pays sacrifient des pans entiers de leur armée sur l’autel de l’austérité. La crise politique a trait aux divergences profondes qui s’expriment régulièrement entre les différents Etats de l’Union européenne et qui empêchent une action militaire commune. En 2003, les Européens n’étaient pas unis au moment de la guerre en Irak. Ils ne l’étaient pas non plus en 2011 au moment d’attaquer les troupes du colonel Kadhafi. L’absence de consensus n’interdit pas l’action : les Etats ont toujours la possibilité d’agir seuls ou sous la forme d’une coalition ad hoc. Dans le cas de la Syrie, on a vu en 2013 que la France n’envisageait une opération militaire qu’en soutien aux Etats-Unis. Quand Washington a reculé, Paris a fait de même.

Outre l’option militaire, d’autres moyens d’action existent. La diplomatie est active. Des programmes d’aide (aide technique, aide au développement, soutien à la société civile, etc.) et d’échange sont mis en œuvre dans différents Etats de la région. Des initiatives sont prises pour relancer les relations commerciales. Des projets d’échanges culturels sont  développés. Toutes ces actions visent non seulement à établir des ponts entre les rives de la Méditerranée mais aussi à faire converger le monde arabe vers le modèle de la démocratie libérale. Toutefois, là encore, les moyens européens sont limités. La solution aux problèmes du Moyen-Orient ne se trouve pas à Bruxelles.

 

Comment peut-évoluer le conflit israélo-palestinien ?

Au cours de la décennie écoulée, Israël a mené pas moins de 4 guerres ou opérations militaires importantes : la deuxième Intifada, la guerre au Liban en 2006 (qui comprenait aussi un front à Gaza), l’opération « Plomb durci » en 2008-2009 et l’opération « Pilier de défense » en 2012. A la fin de l’année 2012, les perspectives paraissaient très sombres : le gouvernement israélien était inflexible sur la question de la colonisation et le Hamas, soutenu par les Frères musulmans égyptiens, était fort malgré sa rupture avec la Syrie de Bachar el Assad. La possibilité de l’éruption d’une troisième Intifada faisait alors débat parmi les experts.

Depuis lors, l’horizon s’est quelque peu éclairci. Du côté israélien, des élections ont eu lieu. Un nouveau gouvernement, penchant davantage vers le centre droit, a été constitué. Du côté palestinien, le Hamas a pâti du renversement du président Morsi. Mahmoud Abbas jouit d’une plus grande marge de manœuvre même s’il reste relativement faible. C’est dans ce climat que les négociations de paix ont repris. John Kerry multiplie les voyages au Proche-Orient pour tenter de faire bouger les lignes. La question est de savoir si la solution à deux Etats est encore viable. Les plus optimistes estiment qu’elle reste d’actualité et qu’elle peut être obtenue en procédant à un échange minime de territoires. Ceci étant, même dans l’hypothèse la plus optimiste, plusieurs dizaines de milliers de colons devraient être déplacés vers l’ouest de la future frontière. En somme, la route vers la paix est semée d’embuches et la probabilité d’un échec des négociations est grande.

 

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