Saturday, 19 April 2014 22:24

Analyse de la situation algérienne

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Le président Bouteflika est le grand absent de la campagne électorale qui a commencé le 24 mars et s’est achevée le dimanche 13 avril, puisque celle-ci a été confiée par procuration à ses lieutenants, qui ont sillonné le pays pour lui, tenu des meetings à sa place et prononcé des discours en sa faveur sans que lui n’apparaisse jamais. Fatigué, affaibli et diminué par l’accident vasculaire cérébral d’avril 2013 qui a réduit ses facultés de langage et de mobilité, Bouteflika est un fantôme dans cette campagne mais aussi le grand favori du scrutin du 17 avril car peu d’Algériens doutent de la victoire annoncée et programmée de celui qui, à la tête du pays depuis 15 ans, a décidé de briguer un quatrième mandat.

Faute de proposer un nouveau programme, une vision nouvelle pour le pays, le président s’appuie sur les progrès, les avancées et les réalisations sous ses trois mandats. Quel est donc le bilan de Bouteflika ?

 

L’empreinte de Bouteflika sur l’histoire de l’Algérie indépendante

Rappelons d’abord que Bouteflika avait déjà marqué l'histoire de son pays quand, après avoir participé à la guerre de libération contre la puissance coloniale française, il était devenu ministre des Affaires étrangères du président Boumediene, un poste qu’il a occupé pendant plus de dix ans durant lesquels l’Algérie a acquis une réputation internationale depuis lors perdue et jamais retrouvée. Poids lourd de l’OPEP, leader du tiers monde, champion d’un nouvel ordre économique international, médiateur de conflits internationaux, l’Algérie portait une voix qui s’entendait et comptait, et le pays éprouve encore une profonde nostalgie pour cette période de gloire symbolisée par Bouteflika.

Après le décès de Boumediene, Bouteflika disparaît de la scène nationale et entame une traversée du désert (ou était-ce un exil doré ?) qui durera plus de 20 ans avant de réapparaître comme l’homme providentiel au cœur d’un pays ravagé par une guerre civile qui, en 10 ans de violences meurtrières, a fait plus de 100 000 victimes. En 1999, Bouteflika accède à la présidence d’un pays meurtri et profondément traumatisé et son objectif premier est de tenter de ramener le calme, d’encourager le retour à la paix et de réconcilier la nation avec elle-même. Il fait alors adopter par référendum et met en œuvre la « concorde civile », qui prévoit une amnistie partielle des islamistes ayant renoncé à la lutte armée et n'ayant pas de sang sur les mains. En 2005, il fait adopter la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », le cadre qui prévoie des indemnisations pour les familles de disparus et des aides pour celles des terroristes, et en 2006, il fait libérer près de 1 500 islamistes condamnés pour terrorisme, indiquant par là même qu’ils ne représentent plus aucun danger pour la paix et la stabilité du pays.

L’acharnement de Bouteflika à ne pas s’effacer après trois mandats successifs, à s’accrocher au pouvoir malgré son état de santé et à refuser une transition qui permettrait au pays de tourner la page sur cette phase de son histoire ne risque-t-il pas de ternir de manière irrémédiable l’image de l’homme providentiel qui a permis le retour effectif du calme et la reconquête de la paix en Algérie ? Bouteflika ne risque-t-il pas par son obstination de remettre en cause la place que son rôle depuis l’indépendance lui accorde dans l’histoire de son pays ?

 

Un bilan économique et social contrasté

À l’arrivée de Bouteflika à la tête du pays, celui-ci se libérait à peine de l'emprise du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, qui lui avaient imposé des mesures draconiennes. Mais, depuis le redressement des prix du pétrole en 2000, l'Algérie a engrangé des revenus considérables qui lui ont permis de rembourser sa dette, d’accumuler des réserves de change estimées en 2013 à 200 milliards de dollars et de s’engager dans des projets de construction et d’infrastructures estimés à plus de 500 milliards de dollars.

Grâce à cette manne financière, l’Algérie a réalisé plus d'infrastructures en 10 ans, entre 2003 et 2013, qu'en 40 ans, entre 1962 et 2002, Bouteflika ayant lancé un programme colossal pour chacun des trois mandats : un Plan de soutien à la relance (PSRE) de 6,9 milliards de dollars en 2001, un Plan complémentaire de soutien à la croissance (PCSC) de 155 milliards de dollars pour la période 2005-2009, puis un plan quinquennal 2010-2014 de 286 milliards de dollars, dont 130 milliards pour terminer les travaux du plan précédent. En 15 ans, le pouvoir a considérablement accru les dépenses, dépenses qui ont nourri et développé la corruption politique à tous les niveaux de l’État et de la société, provoquant des scandales qui sont tous remontés à la sphère du pouvoir, très près de l’environnement le plus proche du président.

Impressionnés par les réalisations économiques de leur pays,- l’Algérie dispose du PIB par habitant le plus élevé d’Afrique du Nord -  les Algériens ont aussi vu leur PIB par habitant passer  2 500 euros en 1999 à 5 600 dollars en 2013,  ils ont vu l’émergence d’une classe moyenne et la constitution d’une classe d’entrepreneurs, les nouveaux patrons de l’Algérie, millionnaires et milliardaires dont le poids politique commence à se faire sentir. Cependant, malgré l’amélioration du quotidien de millions d’Algériens, la pauvreté perdure, le chômage devenu structurel prive d’avenir des milliers de jeunes (on estime à 10 000 le nombre de jeunes qui tentent chaque année de quitter le pays illégalement pour rejoindre l’Europe) et l’agitation sociale est devenue une marque de la vie algérienne, avec des émeutes quasi quotidiennes, sporadiques mais néanmoins récurrentes  et révélatrices de la profonde insatisfaction de la population. Si le pouvoir a réussi de manière ponctuelle à « acheter » une certaine paix sociale en procédant aux « saupoudrages » financiers qui ont jusqu’à présent réussi à démobiliser tout mouvement de contestation, il a aussi laissé proliférer les marchés informels qui ont d’abord masqué les taux de chômage (plus de 20% parmi les jeunes), puis ont pris le dessus sur la vie de économique nationale, dont ils dominent une grande partie, estimée selon certains à plus de 50%.

Certes, de très nombreux Algériens restent attachés à Bouteflika, qu’ils considèrent comme le père de la nation, et peu doutent de sa victoire finale ; mais cela ne les empêche pas d’être inquiets devant les redoutables défis que le pays doit relever, défis que la campagne électorale n’a pas abordés, le débat de cette campagne s’étant limité à l’état de santé du président candidat et à quelques promesses de « transition » visant à amender la constitution, soit pour une plus grande ouverture (promesse du candidat Benflis d’inclure dans le débat politique ceux des Islamistes qui en demeurent exclus) soit pour la création d’un poste de vice-président (engagement du clan présidentiel). Les défis auxquels le pays est confronté et que tout gouvernement devra affronter sont restés en suspens : ni les troubles qui agitent régulièrement la Kabylie ni les affrontements qui déchirent le Mzab depuis des mois n’ont été discutés; ni l’épuisement des réserves d’hydrocarbures, ni ses conséquences sur une économie tributaire de ce secteur qui représente 40% du PIB, 70% des recettes fiscales et 97% des recettes d’exportations, n’ont été abordés ;  ni le fléau de la corruption, ni les scandales qui lui sont liés et les détournements de sommes colossales n’ont été discutés ; ni la situation politique régionale ni l’insécurité aux frontières sud du pays n’ont été analysées. Cependant, les Algériens savent que malgré des avances remarquables, l’économie nationale reste plombée par des lourdeurs bureaucratiques handicapantes, un chômage structurel et un secteur public tentaculaire, une économie informelle envahissante et une corruption généralisée ; ils savent aussi que dans un tel contexte, les changements nécessaires ne sauraient se limiter aux mesures préconisées par les candidats mais nécessitent un changement du système dans son intégralité et un renouvellement de génération.

 

Les relations Algérie-Russie

Bouteflika a permis à l’Algérie de sortir de l’isolement dans lequel la guerre civile l’avait plongée ; dépassant la relation « privilégiée » avec la France et celle traditionnelle avec les pays d’Europe, Bouteflika a entrepris de diversifier les relations diplomatiques et commerciales de l’Algérie en se tournant vers de nouveaux partenaires et en créant de nouveaux liens.

Si l’Algérie n’a pas retrouvé encore la place importante et la voix forte qu’elle avait longtemps eues en Afrique, elle s’est employée à renforcer les relations avec les États-Unis et s’est tournée vers les grandes puissances du XXIe siècle en développant de nouveaux liens avec la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Brésil et la Russie.

Les relations russo-algériennes se sont nouées pendant les années de la guerre de l'Indépendance (1954–1962) lorsque l’URSS a apporté son appui politique au Front de Libération Nationale (FLN) et son soutien matériel à l’Armée de libération nationale (ALN). La position de l’URSS a été déterminante dans la conclusion de la guerre car elle a poussé les puissances occidentales à faire pression sur la France pour mettre un terme à un conflit en passe de devenir un autre foyer de tensions dans la  guerre froide qui divisait le monde.

Son indépendance acquise, l’Algérie s’est alignée sur Moscou et a adopté le modèle de développement socialiste, Moscou apportant une importante contribution à la création d’une base industrielle nationale et garantissant la formation professionnelle des nouveaux cadres algériens, une composante fondamentale de la coopération mise en place entre les deux pays. Si l’Égypte de Nasser était à cette époque le pilier de la politique soviétique au Machrek, l’Algérie était le partenaire le plus important au Maghreb, et la relation privilégiée entre Alger et Moscou a marqué toute la présidence de Boumediene (1965-1978), celui-ci ayant d’ailleurs vécu ses derniers jours à Moscou où, souffrant d’un cancer, il y recevait des soins médicaux.

La disparition de l’URSS d’une part et le conflit entre l’État algérien et les islamistes de l’autre, ont dès le début des années 1990, éloigné les deux pays, chacun préoccupé par des priorités intérieures qui ont, pendant un moment, relégué au second plan leurs relations avec l’extérieur. La renaissance de leurs relations fut entreprise en 2001 avec la visite officielle de Bouteflika en Russie (3-6 avril 2001), qui a donné une nouvelle impulsion aux relations bilatérales, avec notamment la signature de la Déclaration de partenariat stratégique, le premier accord de la sorte signé par la Russie avec un pays arabe ou africain. La visite officielle entreprise par Vladimir Poutine en Algérie le 3 mars 2006 a été marquée par l’annulation de la dette militaire algérienne estimée à 4,7 milliards de dollars et suivie par la signature de nombreux accords de coopération économique.

Les retrouvailles avec l’Algérie ont permis à la Russie, en pleine redéfinition de ses rapports avec le monde arabo-musulman, d’opérer un retour au Maghreb, qui demeure une zone stratégique de la plus haute importance à un moment où Moscou est engagée dans son retour en Méditerranée, et s’inquiète fortement de l’expansion des extrémismes et du terrorisme dans les pays du Sahel. Par ailleurs, la relation avec Alger est confortée par le fait que les deux pays font la même lecture du Printemps arabe, de la Libye à la Syrie, et que Moscou reconnaît le rôle de puissance régionale de son allié algérien, rôle que Moscou contribue à renforcer avec l’étendue de la coopération militaire qui lie les deux pays. En effet, la Russie est le principal fournisseur d’armes de l’Algérie, 91 % des importations d’armes de l’Algérie étant originaires de Russie. En acquérant 11% des armes que la Russie vend à l’étranger, l’Algérie en est son troisième client après l’Inde et la Chine, une place qui fait de l’Algérie un partenaire de choix depuis la réactivation de l’axe politique Moscou-Alger. Outre la coopération militaire, les deux États gaziers ont mis en place une coopération hautement stratégique dans le domaine énergétique – rappelons que Gazprom (125 milliards de mètres cubes) et Sonatrach (61 milliards de mètres cubes) représentent à eux deux 36 % de l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne – un autre volet des relations russo-algériennes, et non des moindres.

 

Ainsi, s’agissant de la politique intérieure, le bilan de Bouteflika s’avère très mitigé et peut légitimement être discuté, mais son bilan en termes de politique étrangère ne fait l’objet d’aucun débat tant tout le monde s’accorde à reconnaître que, sortie de la guerre civile, l’Algérie a retrouvé sa place dans la communauté internationale, s’est engagée dans une diversification de ses partenaires tout à fait rentable et prometteuse, a imposé dans toute la région la Russie comme contrepoids fondamental à l’influence que les puissances occidentales continuent d’exercer dans la région et, portée par la puissance de son armée, s’est imposée elle-même comme la puissance régionale indispensable.

Le 17 avril 2014 

 

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Mansouria Mokhefi

Mansouria Mokhefi  is the special advisor for  the Middle East and the Maghreb at Ifri  (French Institute for International Relations).

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