Sunday, 03 November 2013 13:09

Interview with Mansouria Mokhefi: all over the Middle East

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IMESClub: Comment pourriez-vous caractériser la décennie passée pour le Moyen Orient?

Mansouria Mokhefi: La décennie de l’impasse du soi-disant processus de paix.

La décennie de la croissance lente mais déterminée de colère et de désespoir parmi la jeunesse arabe.

Une décennie où les femmes ont connu une émancipation et une augmentation de leur rôle considérables à la suite de la croissance de l'éducation des femmes.

La décennie de polarisation entre les islamistes et non-islamistes, les extrémistes et les modérés..

La décennie qui vient de s’écouler a vu l’idée de démocratie faire son chemin même si elle n’a pas réussi à trouver sa voie. La démocratisation de l’enseignement, l’accès aux nouvelles technologies, la chute de la natalité et le recul de l’âge du mariage ont favorisé l’émancipation des femmes et leur accès à des professions qui se sont d’ailleurs largement féminisées.

Sur le plan politique, la désaffection à l’égard des chefs d’Etat accrochés au pouvoir, l’ampleur de la corruption et l’installation du népotisme ont accentué la manque de confiance des populations à l’égard de leurs  dirigeants et institutions créant ce qui fut considéré comme un véritable divorce entre le peuple et le Pouvoir.

L’absence de perspectives, la médiocrité de la formation ainsi que le chômage  ont  acculé la plus grande partie de la population de ces pays, notamment la jeunesse, à un désespoir qui a pris différentes formes. Il s`agit de laradicalisation et de l`extrémisme, de la survie dans l’illégalité (l’économie informelle a connu un énorme développement ces dernières années) et de l`émigration, quel qu’en soit le moyen.

La décennie qui vient de s’écouler a confirmé l’échec politique et économique des pays du Moyen Orient, un échec qui ne pouvait déboucher que sur l’explosion.

 

IMESCLub: Quelles fautes ont été commises par acteurs intérieurs, ainsi que par les acteurs extérieursq au niveau régional?

Mansouria Mokhefi: Le déficit démocratique, la recherche de la croissance sans le développement, aussi bien que la montée des radicalismes religieux sont les produits de la mauvaise gouvernance qui a trop longtemps régné dans ces pays. Les alignements sur les politiques occidentales (économie, énergies, immigrations, luttes contre le terrorisme) n’ont pas eu raison du profond anti américanisme  qui parcourt ces sociétés et qui s’est considérablement étendu ces dernières années, suite aux guerres menées par les Etats-Unis dans la région. La recherche de la paix avec Israël ou du maintien du statu quo n’ont pas été accompagnés par la lutte contre des sentiments et contre des discours antisémites. Pourtant, il s`agit des sentiments et des discours antisémites dans des sociétés qui, même si elles sont de plus en plus concernées prioritairement par leurs conditions sociales et leurs problèmes intérieurs, continuent néanmoins de considérer Israël comme étant á l’origine de tous les malheurs du monde arabe.

Par leur politique pro-israélienne (soutien militaire, économique et financier ; acceptation de l’expansion des  colonies) , par les guerres qui ont été menées en Irak et en Afghanistan, ainsi que par  leurs promesses non tenues ( démocratie, liberté, état palestinien),  les Etats-Unis ont fini par être perçus comme les ennemis des Arabes et des Musulmans.  Ce n’est pas une erreur, mais une suite d’erreurs tragiques de la part des Etats-Unis qui explique la faiblesse de leur voix, de leur crédibilité etde leur influence aujourd’hui.

Au niveau de la résolution du conflit israélo-palestinien, l’intransigeance d’Israël d’un coté et l’impuissance des Palestiniens ( divisés, manquant de soutien populaire) de l’autre  ont gelé toutes les discussions/ négociations possibles sans toutefois geler la poursuite des colonisations .

 

Quel est le rôle des pays du Golfe dans la stabilisation et dans le développement de la région après le Printemps arabe et après les bouleversements ? Est-ce ce rôle positif ou négatif?

Mansouria Mokhefi : Les pays du Golfe, l`Arabie Saoudite y compris, sont obsédés par leur sécurité et la stabilité dans la région du Golfe d’abord. Toute leur politique régionale est dictée par ce besoin de sécurité et de stabilité, que ce soit en s’opposant á l’Iran perçu comme une très grave menace, en facilitant l’arrivée au pouvoir de mouvements islamistes susceptibles de favoriser la mise en place du plus grand espace sunnite et de les préserver de toute contestation á l’intérieur, en offrant l`accueil et l`hébergement aux bases militaires américaines, la protection américaine demeurant l’ultime garantie de cette stabilité. 

Mais aucune stabilisation de la région ne sera garantie ni par les Américains, ni par toute autre puissance occidentale (la France a signé des accords de défense avec le Qatar)  tant que le rôle de l’Iran comme puissance régionale ne sera pas admis et reconnu de tous.

Le printemps arabe a divisé dans un premier temps les pays du Golfe (le Qatar et l`Arabie Saoudite notamment) mais ils se sont tous retrouvés unis pour soutenir Bahreïn dans la répression du soulèvement de la majorité chiite du royaume, stabilité oblige, suprématie du sunnisme dans la région oblige !  Les pays du Golfe n’ont peut-être pas introduit la division entre shiites et sunnites  mais ils ont créé et ont nourri une guerre entre le chiisme et le sunnisme n’a pas fini de ravager la région

 L’Arabie saoudite  qui s’est toujours montrée hostile aux mouvements du Printemps arabe a finalement été en mesure de siffler la fin de la partie en Egypte en ouvrant á la chute de Morsi et au retour de « l’état profond ».Cela est cependant loin d ‘assurer le retour au calme et á la stabilité dans la région surtout quand, par ailleurs et dans le même temps, dans le cadre de son opposition á  l’Iran, elle soutient en armes et finances l’opposition au régime de Damas - une opposition qui, aggraverait le chaos de la région, si elle parvenait au pouvoir.

En bref, le rôle des pays du Golf,  loin de constituer une garantie de la stabilité de la région, risque de prolonger et aggraver les risques d`instabilité dans toute la région.

 

IMESClub: Les révoltes arabes: Qui sont les perdants et les gagnants à l'Est et à l'Ouest?

Mansouria Mokhefi: D’abord  à l’intérieur des sociétés qui ont connu le Printemps arabe, les perdants sont incontestablement et en premier lieu les jeunes. Cette jeunesse qui est descendue dans les rues pour réclamer une meilleure gouvernance et plus de droits, s’est retrouvée, dans le cadre d’économies qui se sont effondrées,  avec un chômage accru, et des problèmes d’éducation et de formation non résolus. Représentant la plus grande partie de la population, elle est néanmoins exclue des nouvelles institutions, des instances du pouvoir qui sont encore entre les mains de « vieux ». Les Jeunes sont donc les premiers perdants de ces révolutions.

Ensuite viennent les femmes : elles sont descendues dans les rues  pour exiger une meilleure reconnaissance de leurs droits et  un plus grand accès a la liberté.  Aujourd’hui non seulement le degré de représentativité n’a guère évolué, mais les femmes, du fait de la préséance de l’islamisme, ont toutes les raisons de penser que leurs droits ne constituent guère une priorité pour les nouveaux gouvernements, que les islamistes ne leur reconnaissent aucune autre place dans la société que celle qui les confine à la maison.

De plus la violence qui s’exprime de diverses façons  (politique avec l’assassinat en Tunisie de deux leaders de gauche ; confessionnelle avec les attentats contre des chrétiens et les incendies d’églises, religieuse et sectaire avec la destruction de mausolées et autres marabouts- Tunisie, Mauritanie, Mali-  et la lapidation de Chiites – Egypte) s’est aussi exprimée contre les femmes : depuis l’exigence de porter le voile, jusqu'à la recrudescence des viols .

A l’extérieur des pays concernés, les gagnants du Printemps arabe  sont pour le moment la Turquie qui a su profiter de son aura (le modèle turc) et de sa politique étrangère pro arabe ( soutien palestinien) pour se positionner en faveur du printemps arabe.  Même si les dérives autoritaires sont dénoncées en occident, elles ne remettent pas en cause le statut de la Turquie qui continue d’apparaître aux pays arabes comme le seul pays musulman ayant pu concilier développement économique, éducation, et démocratie et libertés.   Apres la Turquie, on peut dire que l’autre pays gagnant c`est la Russie : retour sur la scène moyen orientale, affirmation d une posture solide et intraitable, retour au tête á tête avec les Etats-Unis etc….’

L’autre gagnant  est Israël : d’abord complètement surpris puis débordé par les changements dans la région , Israël ne peut que se féliciter de voir la situation en Egypte revenir aux mains de l’armée. Israël peut aussi d’ores et déjà se féliciter de l’isolement du Hamas (le grand perdant dans cette nouvelles configuration régionale) et espère dans  la chute du régime de Assad, l’affaiblissement de l`Iran et la fin du Hizbollah. 

Outre le Hamas, les grands perdants sont incontestablement les pays européens qui n’ont eu ni compréhension de la situation, ni vison ou stratégie commune en réponse aux divers bouleversements.

 

IMESCLub: Quelles sont les perspectives de l'intensification des interdépendances entre le continent africain et le Moyen-Orient (l'Afrique du Nord, en particulier) à travers les filets et les réseaux islamiques? Quelles conséquences apporte-t-elle, cette intensification, au système régional et à la sécurité mondiale.

Mansouria Mokhefi: Il n’y a pas de système régional efficace et performant, capable de lutter contre les risques de déstabilisation qui demeurent très élevés malgré l’intervention de la France au Mali.

 Aujourd’hui, face à la recrudescence des trafics, de la violence et des extrémismes, une réponse maghrébine commune (tous les pays maghrébins sont concernés, même le Maroc qui a longtemps cru constituer une exception) s’impose plus que jamais  même si les moyens des uns et des autres diffèrent grandement.

Au cœur d`une réponse maghrébine, la stratégie et les moyens de l’Algérie seront déterminants car seule l’Algérie a une armée puissante et  l’expérience de la lutte anti- terroriste. L’Algérie qui, avant le chaos, engendré par l’effondrement de la Libye avait contribué au développement des groupes terroristes dans la région en repoussant vers le Sud (en facilitant les « couloirs ») les terroristes qui se trouvaient sur le territoire algérien. Si elle a pu fermer les yeux sur ce qui se passait au delà de ses frontières, le Sahel étant devenu une région poreuse et dangereuse, l’attaque contre le site gazier en janvier prouvant que  les frontières n’avaient pas le même sens pour les uns et les autres, l’Algérie ne peut plus ignorer ce qui se passe au delà de ses frontières. Sa coopération (soutien, encadrement) avec l armée tunisienne dans l’incapacité de rétablir et garantir l’ordre à la frontière algéro-tunisienne montre que le rôle de l’Algérie est incontournable au niveau régional et fondamental dans la lutte contre tous ces fléaux. Les deux régions Afrique et Maghreb qui se sont longtemps ignorés sont plus que jamais liés aujourd’hui  face á des menaces identiques. 

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Mansouria Mokhefi

Mansouria Mokhefi  is the special advisor for  the Middle East and the Maghreb at Ifri  (French Institute for International Relations).

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